Une matinée surprenante

Racontée par Ariel

Une matinée surprenante

Tout commença le jour précédent. C’était vers la mi-août et Shya et moi étions en visite dans l’Oregon pour voir mes parents et pêcher à la mouche sur la rivière Deschutes.

A cette époque, mes parents vivaient toujours dans la maison où j’avais grandi à Gresham, dans la banlieue de Portland. Leur maison jouxtait une zone forestière dominée par des pins d’Oregon – vieilles sentinelles majestueuses et couvertes de mousse. J’aimais me tenir à leur pied et admirer la lumière qui pénétrait à travers leurs branchages si ordonnés.

La veille de notre aventure nous avions préparé notre déjeuner du lendemain en vue d’un départ matinal. Nous fûmes réveillés très tôt par une odeur de café, de toast et de bacon. Ma mère s’était levée bien avant l’aube pour nous dire au revoir en beauté.

Deux heures plus tard, il faisait encore nuit quand nous retrouvâmes notre guide, Brian à l’hôtel Imperial River de Maupin. Pleins d’excitation, nous mîmes nos affaires dans sa camionnette et nous nous dirigeâmes, bateau en remorque, vers l’aire de lancement. Le jour commençait juste à pointer dans le ciel quand Brian se mit à ramer vers notre première destination. Nous étions pleins d’anticipation à l’idée de cette journée sur l’eau.

Aussi étrange que cela paraisse, nous n’étions pas les premiers sur place. Deux ou trois bateaux s’étaient déjà installés. Brian réprima un juron à la vue de ces pêcheurs qui usurpaient ses endroits favoris et il continua.

Nous adorons pêcher et particulièrement avec nos cannes dites « de Spey » – de longues cannes à pêche à deux mains qui transforment l’art de la pêche en ballet gracieux. Nous nous adonnâmes à ce ballet pour le reste de la journée, suivant du regard nos lignes en espérant voir une truite de mer (une espèce qui remonte les rivières pour pondre ses œufs) mordre à l’appât. Lancer, se pencher, faire deux pas en avant, voilà la cadence de cette danse qui constitue une méditation apaisante où chaque mouvement de bras est en lui-même une récompense, et la prise d’un poisson un bonus occasionnel.

La journée fut splendide, chaude et sèche. On passa devant de magnifiques falaises de basalte en haut desquelles on put apercevoir un couple de mouflons canadiens, arborant leurs lourdes cornes recourbées sur leur corps puissant.

Est–ce que ça vous dérangerait, dit Brian au bout d’un moment, si on commençait un peu plus tôt demain matin? Ça serait bien si on pouvait arriver sur la rivière avant le lever du jour et avant les autres pêcheurs. Nous acceptâmes avec enthousiasme. A la fin de la journée, nous avions chacun attrapé et relâché un poisson. Nous dinâmes ce soir-là au petit restaurant de notre hôtel, épuisés par notre journée sur l’eau. Après le diner, nous prîmes une douche, mîmes le réveil sur 4 heures et nous jetâmes sur le lit pour une bonne nuit de vrai et profond sommeil

Notre IPhone sonna à 4 heures et, en un rien de temps, nous fûmes sur pieds. C’était souvent le cas les jours de pêche. L’anticipation enfantine qu’une énorme créature marine rencontre notre canne à pêche nous réveillait à tous les coups.

Nos bagages étaient prêts et nous mîmes nos affaires de toilettes dans nos sacs. On avait laissé nos « waders » sur un cintre, et il suffisait de mettre nos chaussettes, nos caleçons longs, nos pantalons en polaire et nos chemises matelassées avant d’enfiler nos waders et nos cuissardes. Comme d’habitude, nous fîmes une dernière inspection pour nous assurer que nous ne laissions rien derrière nous, et nous quittâmes la chambre en tirant nos valises à roulettes.

La chambre donnait directement sur l’extérieur. Nous plaçâmes nos bagages dans le coffre de la voiture de location. Nous avions déjà réglé la chambre et nous avions l’intention de retourner chez mes parents la nuit suivante après avoir mangé un peu.

Il était maintenant 4 heures 15 et nous étions fin prêts. Nous nous dirigeâmes vers la salle à manger de l’hôtel qui était préparée à l’avance pour accueillir les lève-tôt et les pêcheurs sans que le personnel ait besoin d’être présent.

Comme nous étions les premiers clients ce matin-là, nous mîmes la cafetière en marche et une puissante odeur de café frais emplit l’air. Il y avait des petits sandwiches, des céréales mais on préféra prendre des œufs durs et une pomme. On se dirigea vers la sortie, provisions en main, pour attendre l’arrivée de notre guide Brian avec sa camionnette et son bateau.

On commença à consommer joyeusement nos œufs et notre café. On était contents d’être prêts avant qu’il arrive et impatients d’arriver sur la rivière avant le lever du jour. Il faisait encore nuit noire et, dans cette région désertique, les étoiles s’étalaient dans le ciel comme des poignées de diamants. Vingt minutes passèrent et Brian n’était toujours pas là alors on s’assit sur une borne cimentée au bout du chemin, les jambes étendues devant nous, les pieds sur le parking. Quarante minutes plus tard, toujours pas de Brian. Maintenant, nous savions qu’il se passait quelque chose mais nous n’avions pas vraiment de recours. Il n’y avait pas de téléphone dans les chambres d’hôtel, nos portables ne marchaient pas dans cette zone et même s’ils avaient marché, nous n’avions pas le numéro de Brian. On considéra un instant retourner dans notre chambre, mais on réalisa que Brian n’aurait aucun moyen de nous trouver s’il arrivait puisqu’il ne connaissait pas le numéro de notre chambre et que la réception était toujours fermée. Il ne restait que deux options – se mettre en colère et râler, ou profiter de notre matinée. Se mettre en colère n’était en fait pas une option. Quel en serait le bénéfice sinon de gâcher notre humeur et notre journée de pêche ? On se pelotonna l’un contre l’autre et on se mit à apprécier le calme de cette journée qui commençait.

Le ciel tourna au gris et les oiseaux commencèrent à s’agiter. Une odeur de sage se répandait, les insectes se mirent à fredonner. Assis côte à côte, on appréciait la chaleur de l’autre, et on bavardait doucement à propos de choses sans conséquence. Notre matinée se déroulait d’une manière inattendue et nous trouvions l’expérience étonnamment douce et délicieuse. Aucune action ne pouvait être entreprise et il ne nous restait que le moment présent et la possibilité de le goûter.

Finalement, Brian arriva en trombe, honteux et se confondant en excuses. Il ne s’était pas réveillé. Sa femme l’avait réveillé à l’heure où il aurait dû passer nous prendre en lui demandant : « Brian tu ne travailles pas ce matin ? » Mais il habitait à 45 minutes de distance et il avait dû mettre le bateau sur la remorque, s’arrêter au magasin de pêche pour prendre des munitions etc… Et il ne pouvait pas nous joindre.

Nous étions désolés pour lui. Sa culpabilité avait dû lui gâcher le voyage. Il avait dû ressasser ses excuses, sachant que le fait que ça ne se soit jamais, jamais produit (et ne se produirait plus jamais) n’avait aucune importance pour nous. Il se montra un peu surpris et même un peu sceptique quand on lui dit de ne pas s’en faire…que tout allait bien, plus que bien, que nous avions apprécié ce moment d’intimité à l’aube de cette nouvelle journée.

Parfois la vie se présente sous une forme inattendue. Si vous embrassez ce qui se présente, vous pouvez être surpris par la douceur du résultat.

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