Une belle journée

Par Ariel Kane

Une belle journée

La mémoire de mon père continuait à flancher. Ça ne faisait que trois mois que nous ne l’avions pas vu, mais il devenait rapidement clair que sa mémoire du court terme avait encore diminué.

parrotLe premier jour de notre visite, je m’assis à la table de la cuisine avec mon IPhone à la main et je lui montrai des photos que j’avais prises récemment. Il y avait des photos de l’exposition des orchidées au Jardin Botanique de New York – avec des gros plans de fleurs violettes et roses. Et puis, je choisis quelques-unes de mes photos préférées, prises au Hilton Hawaiian Village, à Hawaï, devant la Rainbow Tower. La première montrait un perroquet au plumage turquoise et orange qui s’accordait avec la mosaïque aux couleurs de l’arc en ciel qui décore un côté de l’immeuble et qu’on voyait en soft focus en arrière plan. La suivante montrait un héron debout sur un rocher au bord d’un étang. Sur cette photo-là, les vibrantes couleurs de la mosaïque se reflétaient sur la surface de l’étang en vagues striées.

Mon père était curieux et voulait savoir comment j’avais fait pour que les couleurs se reflètent sur l’eau et où j’avais pris les photos des orchidées. Quand je lui dis à nouveau que je les avais prises au Jardin Botanique de New York dans le Bronx, il répéta ces mots et je pense qu’ils ravivèrent en lui un vague souvenir car il avait été étudiant à l’université de New York et avait vécu dans cette ville, mais il n’arrivait pas vraiment placer un souvenir sur ces mots.

heronorchids

J’étais heureuse de passer du temps avec lui et je souhaitais maintenir son intérêt car ça devenait de plus en plus difficile de trouver des sujets de conversations. En effet, la plupart des conversations de tous les jours font référence à des souvenirs du passé ou des projets pour le futur et il ne pouvait plus gérer ce type d’informations. En fait, je faisais très attention de ne pas le faire rentrer dans sa coquille en introduisant par inadvertance un sujet trop difficile à suivre pour lui.

Don & GeriEn cherchant d’autres photos qui pourraient l’intéresser, je faisais défiler avec mon doigt les photos de ma galerie d’images lorsque j’en trouvai plusieurs susceptibles de l’intéresser.

C’était des photos que j’avais prises de photos encadrées et accrochées au mur dans la chambre que ma soeur Mary et moi avions partagée dans notre jeunesse. Elles montraient mes parents dans les années 70 et 80 devant la vitrine du Glass Butterfly, la boutique qu’ils avaient lancée avec succès quand j’étais en 5ème! Il y avait un cliché en particulier sur lequel ma mère avait les cheveux relevés avec élégance, sur lequel, bien qu’elle n’ait jamais aimé être devant l’objectif, elle avait l’air totalement heureuse et le regardait avec fierté.

“Oh woah! Regarde un peu ta mère” dit-il alors qu’elle arrivait juste. “Geri, viens voir cette photo!”

Elle se pencha pour regarder la photo et puis elle sourit, plaça une main sur son épaule et la serra affectueusement. Ils étaient tellement plus jeunes alors et visiblement amoureux, et je suis sûre qu’elle regrettait cette époque beaucoup plus heureuse. On discuta un petit moment puis elle vaqua à ses occupations et je continuai à sélectionner des images, certaines récentes, d’autres non. Cinq minutes plus tard, Maman réapparut dans la pièce. Le visage de mon père s’éclaira à sa vue.

“Montre lui cette photo, Ariel, elle ne l’a pas encore vue !”

Je revins en arrière pour trouver la photo dont je savais qu’il parlait. C’était celle qu’on lui avait montrée juste quelques moments auparavant.

“Oh oui, je me souviens de ce jour-là, Don”, dit-elle. “Je venais juste de recevoir le prix de la meilleure commerçante de l’année dans l’Oregon.”

Je la regardai avec compassion. C’était une chose de l’écouter me raconter par téléphone la progression de la perte de mémoire de mon père, mais c’était complètement différent d’en faire l’expérience en personne.

Spruce GooseLe jour suivant nous apporta des nuages et de la pluie, mais Shya et moi étions déterminés à faire une sortie avec mes parents en dépit du temps. Nous avions prévu d’aller visiter le Musée de l’aviation et de l’espace qui se trouve à McMinnville dans l’Oregon. C’était à environ une heure et demie de voiture.

Shya avait développé l’envie de voir “Spruce Goose,” un avion énorme conçu par Howard Hughes et construit principalement en bois. Il fut construit vers la fin de la deuxième guerre mondiale et ses ailes gigantesques, presque aussi large qu’un stade de foot qui fait presque 100 mètres, l’ont rendu célèbre. Alors, on est tous montés dans notre voiture de location, Maman et Papa derrière, et moi montant la garde à côté du chauffeur.

Après un arrêt pour déjeuner dans un petit bistro de McMinnville, on se dirigea vers le musée. Papa était ulcéré par le prix des billets d’entrée, $27 pour les adultes et $24 pour les seniors, et il ne voulait pas entrer mais je le pris à part pour lui expliquer que c’était le rêve de Shya de voir ce musée et qu’il serait vraiment déçu si on n’y allait pas. J’espérais que ces quelques minutes de distraction lui donneraient le temps d’oublier le prix du billet.

Geri & DonJe ne sais pas exactement ce que mon père comprit de ce qu’il vit ce jour-là, mais il était très animé. Il s’est promené dans cet établissement caverneux en regardant différents modèles d’avions. Il avait en fait volé sur certains d’entre eux à la fin de la guerre pendant ses années de service militaire. J’appris des choses sur lui que je ne connaissais pas, principalement de la bouche de ma mère, bien sûr, mais aussi de la sienne. Par exemple, il avait été parachutiste et s’était vite aperçu qu’il détestait l’altitude et les sauts en parachute. D’après ses dires, il s’était inscrit dans cette filière militaire, simplement parce qu’il trouvait que leurs bottes étaient cool!

A la fin de la visite, mes deux parents étaient fatigués car la journée avait été bien remplie. De retour à la maison, nous avons diné légèrement et avant d’aller nous coucher nous avons parlé de notre journée.

“Désolé, dit mon père, je ne comprends pas de quoi vous parlez. Je ne me souviens pas du voyage.”

“Ce n’est pas grave. Tu n’as pas besoin de t’en rappeler” répondis-je alors que ma mère posait sa main sur son bras pour le réconforter. “L’important c’était d’être avec toi.”

Shya & Don“Don, je sais ce qui peut t’aider à te souvenir”, dit Shya en sortant son IPhone de sa poche. Il sélectionna une photo que j’avais prise de lui et de mon père devant une réplique de “l’Esprit de St Louis”, l’avion sur lequel Charles Lindbergh avait accompli le premier vol transatlantique entre New York et Paris. “Regarde Don. Ariel a pris cette photo de nous aujourd’hui.”

“Oh oui!” s’exclama-t-il, “Je me souviens.” – et à ce moment-là, son visage s’éclaira et je vis que pour un bref instant, une fenêtre s’ouvrait dans son esprit.

“On a vraiment passé une bonne journée”, dis-je. Shya et ma mère acquiescèrent.

“C’est vrai”, dit mon père en se levant de table, “on a vraiment passé une bonne journée.”

Shya & DonJe savais que ses souvenirs de la journée seraient oubliés le lendemain, même sûrement avant qu’il ne pose la tête sur l’oreiller, mais il avait l’air apaisé en partant se coucher.

Notre objectif n’était pas de construire des souvenirs impérissables pour lui ou avec lui. Notre but, si nous en avions un, était d’être présent pour faire l’expérience de chaque moment et apprécier chaque moment. Ce n’était pas pour conserver l’expérience ou pour pouvoir en parler le lendemain.

Ce jour passé avec mes parents dans ce musée est un souvenir spécial pour moi. Mais même maintenant, quelques mois plus tard, ce souvenir s’est déjà estompé car la vie a continué. Je pourrais aussi regarder mes photos pour réactiver ma mémoire et rallumer la lumière sur cette journée, mais principalement, ce qui m’en reste, c’est que c’était vraiment une belle journée!

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