La feuille

par Shya Kane

La feuille

Fly Catcher

Ce jour-là, j’aurais pu choisir entre plusieurs activités ou destinations, mais je choisis d’aller à la rivière. J’irais à la pêche.  Du moins c’était mon intention en me dirigeant vers mon coin préféré de la rivière Musconetcong.

La “Musky” comme l’appellent les gens du coin est une petite rivière qui clapote gentiment au soleil. Ca faisait un moment que je n’avais pas utilisé ma canne à pêche traditionnelle car je m’étais consacré récemment à la pêche à la mouche. Techniquement, une canne de pêche à la mouche est aussi une canne à pêche, mais c’est un système complètement diffèrent qui demande l’usage des deux mains. La canne à une main me semblait légère et vaguement étrangère et j’avais peur d’avoir un peu perdu la main.

Ce jour particulier, le ciel était parsemé de nuages et la lumière qui filtrait à travers les arbres était tour à tour mouchetée ou diffuse. C’était le début du printemps et des feuilles vert-chartreuse commençaient à se déployer dans les arbres. Il n’y avait pas du tout de vent et la musique apaisante de l’eau me berçait en fond sonore. L’eau était encore froide et je portais une polaire et des grosses chaussettes sous mon équipement et mes cuissardes de pêcheur.

Je m’avançai sans faire de bruit dans la rivière jusqu’à ce que l’eau m’arrive aux genoux. Là, je préparai et lançai ma ligne une fois, deux fois, trois fois…tout en continuant à descendre la rivière dans le sens du courant, d’un pas mesuré, avec pour seuls témoins la faune et la flore des environs.

Un renard observait un couple d’oies sauvages, évaluant leur potentiel comestible. Des oiseaux survolaient la cime des arbres et un canard Grand Harle remontait seul le courant. Il était trop tôt encore pour voir des canetons.

Comme je me dirigeai vers une zone qui s’étendait devant une ferme, mon œil remarqua en périphérie une petite feuille qui pendait d’une branche élevée et palpitait au vent.

C’est bizarre me dis-je.  Il n’y a pas de vent aujourd’hui. .
Je regardai donc plus attentivement.Est-ce un oiseau?  Est-il accroché à la branche ? – Mais oui, en effet!  C’est bien le cas!

La branche à laquelle l’oiseau apeuré était accroché était trop haute pour que je puisse l’atteindre. Je sortis de l’eau, posai ma canne contre un buisson et trouvai un bâton.  Puis je retournai dans la rivière pour me positionner sous la branche et utilisai mon bâton pour l’abaisser vers moi.

Cassant la branche d’un coup, je tournai mon attention vers la petite créature qui battait désespérément des ailes. C’était une sorte de petit moucherolle gris avec une tête noire et les flans brun clair. Mais je ne pris pas trop de temps pour observer les détails car la cause de sa détresse devenait apparente.

Quelqu’un était venu pêcher à cet endroit avant moi.  Pas une surprise, bien sûr, puisque cette portion de la Musky appartient au club de pêche dont je suis membre. Le pêcheur précèdent avait aussi utilisé une canne à une main mais avait visiblement mal lancé sa ligne car son hameçon avait atterri dans les arbres au lieu de la rivière. Ça se produit souvent quand des branches surplombent la rivière. J’ai déjà vu des endroits où les arbres sont décorés comme des arbres de Noël toute l’année avec les leurres colorées et les mouches abandonnées par les pêcheurs au fil des années.

Maintenant mon petit oiseau était complétement paniqué, battant des ailes et palpitant de toutes ses forces dans un effort pour s’échapper. Bien sûr, de son point de vue, je ne pouvais être qu’un redoutable prédateur.  Doucement, je refermai ma main sur lui pour rabattre ses frénétiques ailes contre son corps et pouvoir comprendre comment il était attaché à la branche et ce qui l’empêchait de se libérer.  Le problème devait être petit, très petit et pourtant si puissant.

Le pêcheur avait laissé sur la branche un petit moucheron appât, attaché à un hameçon de taille 22, si petit qu’il était pratiquement invisible. Il avait de minuscules ailes transparentes comme celles d’un vrai moucheron. L’oiseau avait été leurré par cette imitation et s’était fait prendre alors qu’il pensait attraper son diner.

Je pouvais sentir les battements effrénés de son cœur alors que je retirai précautionneusement l’hameçon de son bec. Je jetai la mauvaise branche dans un buisson et croisai le regard de cette créature sauvage. Dès que j’ouvris la main il prit son envol.

Maintenant, la nuit commençait à tomber. C’est l’heure magique où les truites remontent à la surface pour trouver leur repas. Mais j’avais complétement troublé les eaux qui m’entouraient et aucun poisson ne se seraient aventuré dans mon sillage.

Ça ne fait rien, me dis-je en retournant sur la berge pour retrouver ma canne à pêche.

Aujourd’hui, ma prise n’était pas censée être du poisson. Ce matin j’avais cru que j’allais à la pêche mais c’était un type de pêche diffèrent. Si je n’avais pas été présent pour voir la « feuille » qui voletait par un jour sans vent, ce petit oiseau serait mort.

Je pris une profonde respiration en regardant le jour se changer en nuit et me mis en route vers la maison, avec le doux sentiment d’avoir accompli quelque chose cet après-midi-là.

 

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